Au cœur des problématiques avec les dirigeants des Organisations Sociales

 

Julio et Héléna nous ont proposé de les accompagner pour participer à une réunion-atelier avec les dirigeants des Organisations sociales qui défendent les intérêts des communautés. Ce sont d’anciens promoteurs formés par l’ONG Madre Tierra  dans les domaines de la santé, l’éducation ,la permaculture, les droits humains au sein de leur communauté, il y a déjà plusieurs années. Depuis ils ont pris des responsabilités au niveau des organisations sociales politiques locales et nationales. Ils font l’interface avec les autorités locales, au niveau de l’Etat du Chiapas et pour certains, au niveau national.

Cette rencontre nous permettra de mieux comprendre les missions de Madre Tierra et surtout de pouvoir échanger avec ces hommes et femmes, une autre approche après  celle des communautés de Las Arbores et de Tuxtla.

En chemin…

Départ à 6 h du matin de San Cristobal , direction Comalapa à la frontière du Guatemala.

Sur la route nous traversons différentes communautés, certaines produisant de l’artisanat en bois comme niches, des perchoirs, du mobilier … très colorés , d’autres spécialisées dans la fabrication de poteries: pots de fleurs, divers animaux porte-bougie de la culture maya qui trouveront leur place dans les églises,  un des exemples du syncrétisme religieux.

Eduardo, le promoteur chargé de la commission des Droits Humains au sein de Madre Tierra est notre chauffeur et nous essayons de faire connaissance … en espagnol ! Heureusement Gloria partage la même voiture et nous sert de traductrice ou plutôt de correctrice avec mon espagnol de grande débutante ! Nous parvenons quand même à échanger sur nos basiques à savoir âge, profession, enfants….

Eduardo nous explique qu’il est venu vivre à San Cristobal pour rejoindre l’organisation de Madre Tierra où il est responsable de la formation les autres compagneros aux droits humains.  Il est lui même issu d’une communauté près de la frontière guatémaltèque où nous nous rendons aujourd’hui. Nous comprenons assez bien son espagnol … parfois quelques mots nous échappent mais nous sommes quand même contents de nous-mêmes, après 4 semaines en immersion chez Julio et Hélène ! Je continue à m’entraîner avec l’application Duolingo qui m’apporte les bases ! J’ai vraiment envie de progresser en espagnol, langue que je découvre … En Amérique du Sud parler anglais et allemand ne sert pas vraiment !!!

 

 

Pause déjeuner à Comitan à 1700 m

 

 

Desayuno- pause déjeuner- en mode self service, ce qui permet de trouver un choix de légumes , haricots, bananes plantain, excellentes tortillas, œufs, fruits (melon, ananas, pastèque, papaye), yaourt. En réalité ce petit- déjeuner n’est pas vraiment petit, il s’agit du véritable premier repas de la journée !

 

 

Quelques photos de la ville de Comitan

 

 

Nous reprenons la route et descendons progressivement dans la plaine, la température monte ! Au moins 35 degrés, toujours un choc thermique lorsqu’on vient de San Cristobal avec ses 20-25 degrés! Nous reconnaissons la piste d’accès à la communauté de Las Arborés Zapata. Mais cette fois-ci, nous nous approchons encore plus de la frontière du Guatémala. Elle est belle et bien fermée aux étrangers.

 

Le Guatemala fait partie des pays envisagés pour notre voyage. Nous longeons à présent la frontière montagneuse du Guatemala qui se trouve à 10 km. Nous sommes à 750 m d’altitude. Nous faisons le plein d’essence auprès des petits revendeurs qui remplissent le réservoir à la bouteille … l’essence est moins chère que dans la station service à quelques kilomètres de là : 149 pesos le litre ( 0,65 €).

 

 

L’escualita dans la région de Comalapa

Au pied des montagnes nous arrivons dans une plaine fertile. En raison de la proximité de la frontière, cette zone regroupe des cartels de drogue. La violence est présente la nuit avec de nombreux coups de feu, règlements de comptes. S’y mêlent également le trafic humain, des réseaux de prostitution avec des filles d’Amérique centrale. Une zone à ne pas fréquenter si non accompagnés et surtout pas la nuit.

Nous quittons la route et suivons la piste pendant quelques kilomètres pour atteindre la communauté qui nous attend. Des hommes travaillent à la machette dans les champs. Ici la terre est fertile,  alliée à un bon climat ensoleillé.

La réunion est organisée sous le préau de l’escualita avec une vingtaine de personnes. Un tiers n’est pas venu. Le gouvernement commence à inciter les gens à rester à la maison et les membres qui ne se sentaient pas en forme avaient été invités à ne pas participer, principe de précaution. Nous sommes au coeur des champs cultivés par les communautés environnantes.

 

 

Nous retrouvons les dirigeants de 2 mouvements d’organisation sociale, les plus anciens étant originaires de la base du mouvement social au Chiapas qui avait mené à la révolution zapatiste de 1994.

 

Le Salut du Caracol

 

Traditionnellement, les réunions démarrent par la salutation escargot ou encore Caracol, instaurée par Madre Tierra, comme nous l’avions vécue dans la communauté de Las Arbores. Ce mode de salut est très fort pour souhaiter la bienvenue par l’accolade, signe puissant de solidarité et fraternité, unis pour une même cause de justice.

La vidéo permet de comprendre le principe mais elle a été réalisée dans une autre communauté.

 

Echanges poignants

Julio anime la journée de travail. Nous y participons le matin. Il instaure un dialogue qui va permettre de se connaître de part et d’autre. De notre coté, nous souhaitons comprendre leurs réalités et problématiques pour les partager avec vous. Il est effectivement rare que nos journaux télévisés évoquent la situation du Chiapas. Et s’ils le font, on ne parle que de violences sans analyse de la situation.

A l’inverse, les dirigeants des organisations sociales vont pouvoir nous poser aussi des questions. Bien sur, nous avons toujours à nos cotés notre charmante traductrice Hélène, ce qui permet de rendre ces échanges très pertinants.

 

 

Pour mieux comprendre…

Contexte historique de ces injustices (extrait Wikipédia)

Le Chiapas est un État pauvre et qui accumule des records en matière d’analphabétisme, de dénutrition, de mortalité infantile et de mortalité pour maladies infectieuses et respiratoires, de carence d’équipements domestiques (eau, électricité, etc). Il n’a bénéficié qu’avec retard et seulement partiellement des acquis agraire de la révolution mexicaine, en raison du contrôle politique et social exercé par une oligarchie conservatrice et parfois raciste, surnommée la « famille chipanèque ». Jusqu’aux années 1970, existaient dans les grandes propriétés des formes d’exploitation de la main d’œuvre indigène proches du féodalisme : les paysans étaient soumis à une quasi servitude car, payés en jetons valables uniquement dans la boutique du maitre, ils contractaient des dettes transmises de génération en génération qui leur imposaient de rester sur place.

Au début des années 1970, les luttes paysannes s’intensifient. À ce processus contribue le Congrès indigène tenu en octobre 1974 à San Cristóbal en l’honneur de Bartolomé de Las Casas, avec le soutien de l’évêque Samuel Ruiz développant la théologie de libération. Ces associations paysannes sont renforcées par l’arrivée de militants d’extrême gauche réfugiés dans la région pour fuir les forces de sécurité. Au cours des années 1980, les élites du Chiapas utilisent les appareils d’État locaux et nationaux pour intimider (et régulièrement assassiner) des militants paysans. La pratique des assassinats sélectifs par les forces de sécurité ou des groupes paramilitaires proches des propriétaires terriens entraine des désaccords entre les militants : certains préconisent de réagir par l’emploi de la lutte armée, ce à quoi d’autres s’opposent.

Une citation et un personnage inspirant pour chacun…

 

Julio demande à chaque participant  de se présenter et citer un personnage qu’il admire, ainsi qu’une citation ou des mots inspirants.

Nous formons un cercle avec toutes ces femmes et hommes vêtus sobrement avec leur casquette, sombreros, chemise, polo, jeans jupe, petites chaussures…A nos côtés se dresse en fait une « armée de lutteurs « , de révolutionnaires, femmes et hommes qui sont de vrais combattants pour défendre le droit d’exister, le droit à avoir un toit, le droit à la santé, à la terre, à l’alimentation, à l’éducation …

 

De notre côté, aucune idée préconçue…Nous avons à peine entendu parler du mouvement zapatiste, qui est parfois relayé dans nos journaux. Ici les organisations différent (OCEZ et OPEZ) et sont moins radicales. Nous découvrons la réalité de leur vie d’engagement, de dévouement pour une cause essentielle, celle de la justice, la reconnaissance de leurs droits d’Etres Humains.

 

Le mieux est de leur laisser la parole …

Nous prenons très peu de photos car certains de ces hommes et femmes sont recherchés par la police, la plupart a déjà été confronté à la prison…

Des frissons nous parcourent durant leurs témoignages. Nous sommes réellement impressionnés par ces femmes et hommes qui s’engagent toute leur vie à lutter POUR leurs pairs pour survivre. Ils vont jusqu’au bout de leurs convictions, poussés par leur force de survie

M: « on doit ressentir n’importe quelle injustice comme si elle était la nôtre »

E: cite le Che Guevara « Je préfère mourir debout qu’à genoux »

R: cite la lutte d’Emilio Zapata pour le droit à la terre, le besoin de s’organiser pour une vie plus digne avec le respect des droits humains.

B: cite la commandante Ramona de l’armée zapatiste qui incitait toutes les femmes indigènes à se réveiller et à s’organiser pour défendre leurs droits

C: »La philosophie est l’amour de la connaissance, mais la connaissance ne sert à rien s’il n’y a pas l’amour »

A: « la terre appartient à celui qui la travaille, on a besoin de terres pour que les gens puissent travailler »

E cite Emilio Zapata: « Terre et liberté, sans la terre, il n’y a pas de liberté »

M: cite Jesus Christ « Dieu est dans tout, Dieu est amour »

J:cite Fidel Castro « La vie te donne toujours une nouvelle opportunité pour t’améliorer et bouger »

Quel projet vous tient à coeur?

« A. explique qu’il a lutté sur beaucoup d efforts, mais la lutte pour la vie est la plus importante. Il considère qu’ils ne sont même pas pauvres au regard des chiffres, ils n’atteignent même pas le salaire minimum pour vivre: ON SURVIT grâce à un travail collectif des terres pour produire notre alimentation, à l’organisation pour construire notre propre maison.

Quelle est la condition des femmes au Chiapas?

M: »En tant que femme, on nous dit qu’on ne vaut rien. Beaucoup de femmes souffrent de violences et discrimination. Mais à travers notre organisation, nous avons appris à se valoriser grâce aux ateliers; nous avons appris que les hommes et les femmes sont égaux. Et maintenant, il y a des femmes dirigeantes au sein de nos organisations mais nous voyons qu’il y a toujours beaucoup d’injustices dans la société. Nous savons comment nous défendre, nous ne nous laissons plus faire ».

Et la religion?

« En Amérique latine, il y a plus de 500 ans qu’on nous a imposés la religion. Nos dieux étaient les dieux du vent, de la terre, de l’eau, du feu…Chaque tribu avait ses propres dieux, ils vivaient plus unis, plus heureux que nous. Il y avait plus d’amour. La religion nous a été imposée par le fouet, les coups. Les colons ont utilisé la bible en nous racontant que pour arriver au paradis, il faut être pauvre et humble. .s. »Et aujourd’hui, on est en train de se convertir, de devenir athée.

U.:« Heureusement dans les années 80, la Théologie de la Libération née en Amérique latine a commencé à transformer cette vision. Il y a eu de bons évêques qui ont alors lutté aux côtés des pauvres, comme l’évêque Samuel Ruiz qui a compris quelles étaient nos conditions de vie au Chiapas.Avec d’autres, il a soutenu la guérilla.Jésus est comme Zapata, il est un héros qui lutte à cote des pauvres. Nous avons beaucoup de religions au Mexique. Dans une communauté de 30 familles, il y a 5 religions différentes avec 5 églises qui divisent le peuple.Ils tuent l’esprit de lutte des paysans et paysannes. »

 

Le rêve d’un papa

A: En tant que père, je ne veux pas qu’ils vivent ce que j’ai vécu. Je suis indigène, je viens de la grande pauvreté. A 7 ans, j’ai eu mes premières sandales, même pas des chaussures.Puis je suis sorti de la communauté pour aller en ville, personne n’était encore allé à l’école la-bas. J’ai pu continuer après l’école primaire. Si j’étais resté dans ma communauté, j’aurais eu 6 ou 7 enfants comme ceux de ma génération car ils respectent ce que Dieu veut. Heureusement j’ai eu cette opportunité d’étudier, cela ouvre la façon de penser. Avoir moins d’enfants, c’est donner plus d’amour et donner ce qu’on n’a pas eu. »

« Ce qui nous maintient dans cette grande pauvreté, c’est la corruption du gouvernement et la mauvaise répartition des richesses. (Le Mexique est effectivement la 15 ° puissance mondiale). Je rêve qu’un jour cela change et si on n’y arrive pas, ce sera nos enfants qui construiront une société plus juste, plus égale. Aux USA, les gens vivent bien mais ils font du mal aux autres peuples. On veut réussir en tant que dirigeants pour que nos compagnes sortent de la pauvreté mentalement et physiquement, que leur travail soit valorisé. Nous ne voulons pas une entreprise qui vienne et décide du prix pour acheter aux paysans. Nous voulons que les ouvriers-ères aient un salaire juste pour permettre de VIVRE MIEUX.. Un député gagne 100 000 pesos / mois (4000€) et un paysan: 1000-2000 pesos (40-80€).

Un compagnero nous dit,

« Quand vous venez nous rendre visite ici, quand vous racontez, cela nous motive, cela montre que cela existe déjà , cela montre que notre rêve est possible « 

 

Leurs questions nous ont aussi bien bousculés, voire mis mal à l’aise…

Comment était votre révolution? Combien de temps a t-elle duré?

Comment travaillent les paysans en France? Retraite des paysans en France? 

Comment la France est devenue riche?

Comment se sent-on, nous qui sommes issus des pays riches à l’égard des pays pauvres ?

Les femmes en France? 

Comment est la religion en France? Croyez-vous en la hiérarchie du pape, des évêques ?

Combien y a t-il de pauvres en France?

Quelle est votre lutte chez vous? 

 

2 questions « incongrues »… Nostradamus et le Calendrier Maya

Une personne nous a interrogé sur les prophéties de Nostradamus. Il en savait manifestement plus que nous …Et à l’inverse, notre question à propos du calendrier Maya était tout aussi incongrue. Les indigènes sont mayas mais ils n’ont jamais entendu parler de ce calendrier qui annonçait la fin d’un temps …ou du monde? en 2012…

 

Ecouter, être témoins de leur engagement…

Ce sont leurs « entrailles », leur coeur qui parlent…
Nous ressentons toute leur douleur, toute la douleur d’un peuple opprimé…Des êtres humains qui n’ont jamais été reconnus au plus profond de leurs êtres pour le droit à VIVRE…Ce droit à VIVRE implique le droit à manger, donc à cultiver pour produire sa propre alimentation, donc disposer de terres pour pouvoir le faire…

Equation très simple sur le papier mais comment en arrive t-on encore aujourd’hui en 2020 à de telles injustices ? Nous sommes ici au Mexique, mais on ne compte pas le nombre de pays où la situation est analogue…

 

Bella Cia, Bella Ciao !

Tous ensemble, ces hommes et femmes entonnent Bella Ciao. Yulissa, cette petite fille de 7 ans y met tout son coeur …Tous les adultes autour d’elle sont les artisans de son futur…c’est très émouvant…

 

 

 

« Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants »

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Et le rôle de Madre Tierra? BRAVO !

« Unir nos coeurs, nos mains, nos pensées pour construire un monde meilleur »

En 3 années de travail auprès de ces communautés, l’ONG Madre Tierra a réussi à transformer la haine des habitants en une énergie constructive. Par des ateliers réguliers, ces hommes et ces femmes ont pris conscience de leur propre responsabilité pour transformer leur réalité.Madre Tierra les a aidés à retrouver leur estime de soi, leur a donner des outils, les a formés pour connaitre leurs droits. Aujourd’hui, les problèmes avec l’Etat ne se résolvent plus avec une batte de baseball mais à travers des négociations, des discussions. Ces dirigeants déploient ce travail ensuite auprès des membres de leur commandé pour former un maximum de personnes, cultiver les valeurs d’égalité hommes- femmes, sensibiliser les familles au nombre d’enfants…

Au Chiapas, on ne trouve quasiment plus de cellules armées à la différence de nombreux pays d’Amérique du Sud.

 

 

 

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